Gaspard su que c’etait foutu pour tout le monde quand il se mit a sourire et meme a ricaner devant l’affligeant spectacle. Dans un moment de lucidite qui ne dura pas plus de deux secondes, il chercha en lui la peur, la culpabilite, l’effroi, n’importe quoi d’humain mais il flottait dans le neant. Cette masse sanglante ne lui inspirait rien d’autre qu’un agacement profond mêlé de degout qui lui flanquait la nausee.
Au bout d’un moment il en eut assez de frapper sur Frankie, il etait coriace, beaucoup plus que lui, et ce passage a tabac accessoirisé au bareau de chaise pouvait durer encore des heures. Que Gaspard n’avaient pas devant lui. Il devait se tirer de la le plus vite possible et rejoindre la ville. Frankie avait eu son compte et ca ne servait plus a rien de le frapper. Il devait retrouver ses esprits rapidement et oublier ce petit instant de distraction.
Mais Frankie continuait de gemir et ca commencait franchement a lui taper sur les nerfs.
Gaspard se detourna un instant et fixa le mur pour faire le vide en lui et retrouver un semblant de calme. Rien a faire, les images se bousculaient dans sa tete. Il voulait les chasser, ne rien voir, que cette grande plage vierge bordee d’eau clair. Sentir le vent dans ses cheveux, ne rien entendre d’autre que son bruissement leger. Mais il n’y arrivait pas. Il voyait son frere et son pere qui souriaient, il voyait leur maison et sa mere qui faisait le jardin. Il voyait ses anciens amis qui jouaient au ballon dans leur rue. Il pouvait entendre leur rires, leurs cris, leurs protestations. Il sentait l’ambiance chaotique des jours de fete. Ce n’etait pas le moment. Il ne devait pas penser aux jours de fetes. Il ne devait pas penser a ce jour de fete. Il ne devait pas aller dans cette direction. Il devait empecher les images d’affluer. C’etait trop tard, c’etait toujours trop tard de toute facon. Le simple fait de se dire qu’il ne devait pas penser a ca pour le moment signifiait qu’il etait deja bien trop loin pour revenir en arriere. Les pas resonnaient dans sa tete, les eclats de verre, le fracas des tables et des chaises que l’ont jetait par terre. Le mur du baraquement de Frankie etait gris sale, avec des traines de jaunes probablement causees par l’humidite. Il faisait tellement froid ici. Les cris stridents revenaient en echos. Il haissait ces moments ou les souvenirs le paralysait. Il ne voulait rien d’autre que du blanc, un leger bruit d’eau et le vent dans ses cheveux. Mais il faisait trop froid, ce mur etait tellement sale et Frankie gemissait si fort. La mer etait loin. Le jour etait loin. Le vent etait glaciale et chariait des litres d’eau boueuse.
Il fallait qu’il arête de couiner. Absolument. Gaspard se foutait de la douleur ressentie par cette larve qui gigotait sur le sol. Il pouvait avoir tous les os du corps brises, cela ne le concernait pas, il ne voulait plus entendre un bruit de Frankie. Qu’il serre les dents, s’evanouisse ou creve s’il en avait envie. Juste qu’il la ferme et qu’il laisse Gaspard se concentrer sur ses reves de vide et chasser ces cauchemars ou des femmes et des enfants hurlaient comme des porcs qu’on menaient a l’abbatoir.
A son tour, Gaspard se mit a hurler des paroles eparses, dans sa langue maternelle, dans d’autres langues, des insultes, des choses sans queues ni tete, des ordres a Frankie pour qu’il se taise. Puis il reprit le bareau de chaise et se remit a tapper. Rien a faire pour ce soir, les images ne partiraient pas et les sanglots de Frankie ne seraient qu’une piqure de rappel. A un moment donne Gaspard saisit le pistolet et pointa Frankie. Il leva miserablement la tete, en couinant un peu, et Gaspard vit quelque chose se deformer dans son regard. Il tremblait, malgre les contusions.
“- Je veux t’entendre supplier. – Ricana Gaspard.-
- Je t’en supplie.
- Je veux te voir ramper.
- J’ai mal.
- Je m’en fou. Rampes ou je t’eclates la cervelle.
- Mais je…
- Rampe. – La masse fut parcouru d’un soubressau et doucement, tout doucement, commenca a se trainer dans le couloir. -
- Tu rampes pas là, tu bouges. Mieux que ca.
- J’ai mal.
- Je m’en fou je te dis. Rampe! – Frankie etouffa un sanglot et continua de ramper. Gaspard s’etait mis a rire et ne pouvait plus s’arreter, ses yeux aussi etaient brouilles de larmes et la main qui tenait l’arme tremblait si fort qu’il dut la baisser un instant. – Et supplie moi. – Il recula jusqu’a etre a quelques metres de Frankie. – je veux que tu rampes jusque moi, que tu me supplies, que tu embrasses mes pieds.
- Mais…
- Fais ce que je te dis ou je te descends. Et il est pas charge a blanc celui la. – Gaspard avait releve sa main et pointait Frankie qui tentait de se trainer jusqu’a ses pieds. Au bout de quelques longues secondes pleines de soupirs et de rales douloureux, Frankie parvint a destination et le jeune homme vit son pied s’elever jusqu’a la bouche de Frankie qui le baisa. Gaspard sentait les larmes couler le long de ses joues et sa bouche etait deformee en une espece de rictus tordu. Il voulait chasser les images, se concentrer sur autre chose, entendre le son de sa propre voix, comme une petite pointe de lumiere au milieu du brouillard. Il hurla pour rester parmis les vivants.
“- Mieux que ca! Leche les! – Frankie sorti la langue et lappa les souliers.- Implore moi!
- S’il te plait. S’il te plait.
- Mieux que ca ! – Il arma le pistolet et le cliquetis de fer fit sursauter Frankie qui essaya de se lever. Gaspard lui decocha un coup de talon qui le fit trebucher. – Je veux pas te voir debout! Je veux que tu rampes, que tu m’implores et que tu baises mes pieds. Continue. – Frankie s’executa en bredouillant des supplications diffuses, jetant de temps a autres des regards effares en direction du flingue. Ce gamin qui arborait quelques heures auparavant un visage innocent avait le facies totalement deforme par la demence et la haine.
- Je t’en supplie. Me tue pas… Laisse moi la vie sauve… Je peux faire quelque chose pour toi. Si tu me tue ils vont te…
- Pas de baratin connard. Je veux juste que tu continues a supplier. Mets y tout ce que t’as. – Il se baissa pour se mettre a sa hauteur. Frankie loucha sur l’arme, puis sur ce regard tres clair qui le fixait. Il y voyait danser des flammes. Le canon n’etait plus qu’a quelques milimetres de son front et malgre la douleur Frankie sentit tout son etre se tendre. Il deglutit quelque chose qui avait gout de sang avant d’implorer tout ce qu’il pouvait. A travers ses larmes il evoqua une peur de la mort qui le tenait aux tripes, une existence a accomplir, il promit de devenir quelqu’un d’autre, pourvu qu’on ne le tue pas.
Il pleura, baisa les pieds encore et finit par s’uriner dessus, ce qui eu pour resultat de faire reflechir Gaspard.
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